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mercredi, juin 29, 2005

Soixante ans après sa reddition, le Japon continue de se poser en victime de la guerre du Pacifique

Le Japon vient de lancer la commémoration des grandes batailles de la guerre du Pacifique, qui allaient conduire à sa reddition du 15 août 1945. Les combats firent un nombre impressionnant de morts : Iwojima (30 000) en mars 1945 ; Okinawa (239 000) en mai-juin ; Saipan, un an auparavant (près de 60 000)... Le premier ministre, Junichiro Koizumi, s'est rendu sur l'île d'Iwojima puis à Okinawa, qui fut le théâtre de la plus sanglante bataille de l'histoire de la guerre. Pour son premier voyage à l'étranger en hommage aux victimes des hostilités, l'empereur Akihito se rend les 27 et 28 juin à Saipan, sur les îles Mariannes (territoire américain), dont la prise en juin 1944 ouvrit une brèche décisive dans la ligne de défense de l'Archipel.

Kazuko Haga, reine d'Anatahan
Des combats sporadiques se sont poursuivis quelques mois à Saipan après le débarquement américain. Mais, dans la minuscule île d'Anatahan, à 70 milles nautiques au nord, la résistance a duré jusqu'en 1951. Elle était menée par un détachement d'une trentaine d'hommes qui ignoraient que la guerre était finie. Avec eux, il y avait une femme, Kazuko Haga, épouse d'un employé de la plantation de canne à sucre qui, retourné à Saipan pour des affaires administratives, y avait été bloqué par le débarquement américain. Seule femme sur l'île, Kazuko Higa (28 ans) allait devenir un personnage légendaire : la "Reine d'Anatahan", source de passions et d'intrigues (une dizaine de soldats s'entretuèrent pour ses faveurs). Un "conseil" fut institué pour lui choisir un compagnon, mais les querelles se poursuivirent. La situation s'envenima au point que le "conseil" décida qu'il fallait la supprimer. Ayant appris le sort qui lui était réservé, elle s'enfuit dans la jungle. Après trois semaines, elle aperçut un bateau de guerre américain dont elle attira l'attention en brandissant sa chemise en haut d'un cocotier. C'était le 23 juin 1950. Sauvée, elle revint au Japon et devint l'héroïne du jour dont on s'arrachait les photographies. Deux ans plus tard, son histoire fut l'objet d'un film à succès. ­


Le premier ministre et l'empereur prient certes pour les morts des deux camps : c'est le cas à Okinawa où figurent parmi les noms des victimes inscrits sur les plaques de marbre noir du mémorial ceux de 14 000 Américains. Ce sera le cas à Saipan où le monarque ira se recueillir devant le monument aux morts américains puis sur la falaise où 4 000 civils japonais se suicidèrent. Mais les cérémonies du 60e anniversaire de la fin de la guerre du Pacifique sont loin d'être un moment de réconciliation : c'est la tension qui est en toile de fond. Chinois et Coréens accusent en effet le Japon de minimiser son agression et les exactions commises par son armée.


ENGAGEMENT POUR LA PAIX


Il y a dix ans, le premier ministre Tomiichi Murayama avait fait un pas en direction de l'apaisement. Cette fois, la commémoration de la fin de la guerre du Pacifique reste dans l'ambiguïté. Japon victime. Japon agresseur... La première perception, encouragée implicitement par le gouvernement, et ouvertement par la droite, l'emporte sur la seconde.

Assurément, le peuple japonais fut victime. Il le fut dans des batailles sans merci à Saipan ou à Okinawa ou au cours des raids aériens américains de mars 1945 (près de 100 000 morts à Tokyo). Il le fut par ces dizaines de milliers d'hommes et de femmes endoctrinés qui se suicidèrent aux cris de "Longue vie à l'empereur". Il le fut enfin à Hiroshima et à Nagasaki dans l'enfer du feu nucléaire (350 000 morts)... Mais ces carnages de civils n'effacent pas les causes du conflit ni les millions de victimes asiatiques de l'expansionnisme nippon au cours de la "guerre de quinze ans" (à partir des années 1930) menée sur le continent puis dans le reste de la région.

Soixante ans après la défaite, le débat tourne en rond : guerre d'autodéfense, guerre de libération des peuples d'Asie, guerre d'agression... Les facteurs s'enchevêtrent et la réponse est complexe : nombre d'indépendantistes asiatiques ont par exemple cru, un moment, que le Japon les libérerait du joug colonial occidental. Le musée du sanctuaire Yasukuni à Tokyo, consacré aux guerres menées par le Japon depuis le milieu du XIXe siècle, épouse la première version,que peu d'historiens asiatiques ou occidentaux sont prêts à accepter. Le sanctuaire lui-même, édifié avant-guerre, est perçu par les voisins du Japon comme le symbole de son passé militariste. Depuis 1978 y sont honorées, outre les âmes de 2,4 millions de patriotes, celles de 14 criminels de guerre condamnés en 1948 par le tribunal militaire international de l'Extrême-Orient dont sept furent pendus. Les visites qu'y effectue le premier ministre Koizumi ont déclenché la colère des Chinois et des Coréens.

Le Japon entend "contribuer à la paix mondiale éternelle et empêcher que s'effacent les cruelles leçons de la guerre" , a déclaré Junichiro Koizumi, dimanche 19 juin à Iwojima. Au crédit de cet engagement pour la paix, le Japon fait valoir qu'il n'a participé à aucune guerre depuis 1945 et qu'il a exprimé sa repentance par l'aide publique considérable apportée à la région. Mais l'ambiguïté demeure : les déclarations pacifiques sont régulièrement entamées par un négationnisme que paraît cautionner le gouvernement.

Le Japon n'est pas le seul à manipuler le passé. Chinois et Coréens ont aussi des visions historiques non exemptes de considérations politiques, sinon franchement biaisées dans le cas de Pékin. La "myopie" des autorités japonaises sur le passé ­ qui n'est pas partagée par une partie de l'opinion ­ remonte à l'occupation américaine.


CONTRER PÉKIN


Washington, soucieux d'utiliser l'empereur pour faciliter l'occupation, lava Hirohito de toute responsabilité, fit condamner quelques dirigeants pour crimes de guerre et libéra les autres pour reconstituer la droite face à la montée des communistes en Chine : c'était le début de la guerre froide, et les Etats-Unis entendaient faire de l'Archipel le point d'ancrage de leur stratégie anticommuniste en Asie. Soixante ans plus tard, le Japon participe à une autre stratégie américaine visant à contrer les ambitions régionales de Pékin, et Washington reste silencieux sur les visites du premier ministre à Yasukuni.

On dit, au Japon, que "la diplomatie ne rapporte pas de voix " : c'est un thème secondaire dans les stratégies électoralistes. Une "recette" appliquée par Junichiro Koizumi, en partie redevable de son accession au pouvoir au puissant lobby de l'Association des familles des défunts de la guerre.

Alors que le Japon ambitionne d'obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, cette politique à courte vue a placé l'Archipel dans l'inconfortable position d'être mis à l'index par ses voisins.